Une pensée de l’aventure

Il pensait à son aventure
et doutant en son coeur
il est saisi d’effroi, ne sait que croire
et il ne lui parait pas qu’elle soit vraie.
Lari de Lanval, v.197-200

Le terme voyage peut se voir tendre vers un avenir en pleines mutations. De nouveaux chemins se dessinent et de nouvelles expériences se déploient. Nous sommes des Hommes qui croyons au voyage. Ce mot redéfini notre vision de voir le monde, notre monde.

Peut-on encore parler de voyage ?
Cela fait plusieurs mois maintenant que je suis rentré d’un Erasmus de Bruxelles. Ma décision a été prise, je ne continue pas mon Master. Après de longues réflexions, sur un potentiel plan B et mon avenir dans le monde du graphisme, j’ai lâché prise. Si j’ai un plan B, cela veut dire que j’ai une sécurité dans un monde que j’aurais décidé par dépit. Mais j’avais besoin d’une évasion, de quitter notre monde. Nous voulions commencer notre vie et non la vie, il fallait simplement vivre. Parcourir le fleuve du temps et de ressentir cette lenteur. Paul Valéry dès 1931 médite sur le sujet :

« Toute la terre habitable a été reconnue, relevée, partagée entre les nations.
L’ère des terrains vagues, des territoires libres, des lieux qui ne sont à personne est close. Le temps du monde fini commence. »

Le regard las dans un monde qui s’affadit, la féerie du réel est devenue notre vivifiant, une piqûre d’endorphine dans la moelle osseuse de nos rêveries. L’aventure que nous rapprochons trop rapidement au voyage est le masque qui englobe celui-ci. Hommes que nous sommes, nous faisons tous notre aventure, quel que soit le chemin. Le voyage semble devenir un divertissement de nos jours. Il se voit à notre époque comme une pensée sur l’humilité face à l’humanité. Un retour dans le temps, un retour à nos origines. Une quête de sens.

C’est une sensation intéressante et surtout plaisante de ne plus ressentir de boule au ventre. J’avais toujours le cerveau en ébullition lors de mes études, toujours à réfléchir à quelque chose, à travailler sur un projet à vouloir faire ceci ou cela. Et puis d’un coup plus rien. Je peux me concentrer sur mon projet de voyage, sur l’acte d’écrire et de définir le trajet. Qu’il est dur d’avoir une page aussi blanche d’idées et de passer à l’épuration de celle-ci. Ibrahim m’a toujours expliqué qu’il voulait laisser sa trace dans ce monde. Un simple désir qu’on se souvienne de lui. Que son âme soit pérenne dans le temps. C’est une belle personne. Sa famille étant turque, c’est aussi l’occasion pour lui de retourner sur ses terres, de savoir d’où il vient. Cette occasion nous amène à traverser l’Asie Mineure, nous irons à Kelkit !

Alexis étant italo-laotien, le pays d’arrivée n’a pas été choisi en vain. Une partie de sa famille laotienne vit là-bas. C’était un désir assez profond de les rejoindre, d’une mère née à Vietiane, et d’un père venant de Sicile. Ce mélange se muant en une pâte généreusement pétrie, lui a permis d’osciller entre deux mondes. Mais trop d’ombres restent encore en lui, des nuages qui lui voilent son regard. Il aimerait pouvoir vivre et être laotien, au moins une fois dans sa vie converser un bout de chemin avec un autre point de vue. Ses précédents voyages au Laos n’ont été qu’une vision touristique, est-ce cela le voyage du XXIe siècle ? Son optimisme de façade tend vers une action de connaissance de soi. Nous déposerons nos bagages dans son village, pour ne pas savoir de quoi nous réserve l’avenir. Il garde beaucoup de choses pour lui et n’exprime que sa joie. Le voyage c’est aussi cette bulle temporelle, il nous kidnappe et il nous extrait de nos habitudes temporelles. La totalité du temps est incluse dans le voyage, mais aussi dans notre perception. Pour rencontrer des gens, nous irons travailler gratuitement, mais nourris et logés grâce à Workaway. Un site qui permet de nous mettre en lien avec des hôtes qui ont besoin d’aide ou de main d’oeuvre. Les champs de travail sont larges, mais nous préférons centraliser nos efforts dans le travail et non l’emploi, nous irons faire de la permaculture, construire des maisons écologiques, aider dans des fermes, élever des chevaux avec les paysans, volontaires dans des fermes organiques pour la fabrication du vin, de l’huile, revenir à des bases, mais aussi développer une pratique plus large des savoir-faire. Ça nous permet de vivre à cent pour cent, et apprécier la culture et la générosité des personnes. Mais surtout d’aider. C’est un élément nécessaire de notre existence : on abrège le temps et on amplifie l’espace. Mais ce voyage ne deviendrait-il pas avec les kilomètres, les rencontres et surtout la route engloutie une aventure ? Notre rôle et notre profession seront équivaut à celle du conteur. L’aventure et la parole, la vie et le langage se confondent et la fusion issue de ces termes est celle du destin. Nous conterons la vérité, nous conterons notre aventure. Une tension va s’opérer entre la vérité du voyage et la fiction du film qui capture la vérité du monde. L’aventure se brigue comme le cristal intemporel qui tient ensemble la chaîne de la mémoire, les événements et récits. Je ne connais pas cette sensation de savoir d’où je viens. Cela a toujours était une question piège pour moi. J’ai toujours déménagé lors de ma jeunesse, né à Châteauroux et vécu pendant 6 mois, je ne peux pas trop dire que c’est ma terre. Au final, je me suis toujours considéré comme un enfant vagabond de ses origines. Je n’ai jamais su si c’était la même chose pour mon frère, né en Allemagne et toujours en déplacement, je pense que ça doit être la même chose pour lui. C’est aussi ça notre voyage, le retour aux origines de chacun est un prétexte à l’aventure.

Le tempestaire, Jean Epstein, 1947