Une conversation d’un monde

Ces dernières années, l’émergence d’un intérêt grandissant pour l’image mouvante s’est vue reconduire à un « devenir » des axes et des projets cinématographiques par différents acteurs. Dans le prolongement de notre voyage (France-Laos en 4×4) une part importante est donnée au cinéma. L’idée est de s’interroger sur l’avenir des films via les outils actuels. Le projet « une conversation d’un monde » s’inscrit dans une conception du cinéma et du film en pleine mutation : le temps-filmique.

La projection actuelle de cette réflexion n’est qu’au stade de l’esquisse, un mouvement de cinéma vers de nouvelles entités. Aujourd’hui chacun a désormais la capacité de produire des images et de les diffuser. Aujourd’hui, on exige un niveau de plus en plus élevé de moyens technologiques. Mais comment ces images produites deviennent-elles du temps et donc du cinéma ? L’objectif de ce projet est de réinterroger le film et le cinéma, c’est-à-dire d’intégrer des productions filmiques développées en cours durant le voyage en une œuvre à l’orée de la fiction. La conception du temps dans les plans cinématographiques et les ressentis face à celui-ci m’ont amené à m’intéresser de près à l’oeuvre d’Andrei Tarkovsky. Le développement de mes idées face à la qualité des plans de ce réalisateur m’a permis de voyager dans un autre espace-temps. Ma perception temporelle s’est vu remaniée.

Nous sommes généralement portés par le film, il kidnappe le spectateur et lui font perdre ses habitudes. Le cinéma fait perdre cette linéarité du temps. Une métamorphose du conscient cinématographique. Dans une conversation d’un monde, le film change de corps. Il est à l’aube d’une aventure. D’une réalité-fiction. Cette aventure se voit induite du voyage.

« Le cinéma est créateur d’une vie surréelle »
Apollinaire, 1909

Notre aventure consiste à rejoindre le Laos en voiture. Notre route nous mènera vers une certaine vérité, car aventure et vérité sont indiscernables parce que la vérité advient et que l’aventure n’est que l’advenir de la vérité(1). Cette vérité du voyage, du réel devient un composant sculptable. C’est de ce point de départ engendré par la réalité du voyage et la fiction cinématographique que l’idée a fait surface. Lors de notre expédition, plusieurs courts ou moyens métrages seront produits. Mais aussi remplacés par sa logique (comptes-rendus, musiques, dialogues, lectures, voix off, plans séquence, dessins…). Le caractère performatif que prend le(s) film(s) et l’oeuvre cinématographique en elle même permettent au contenu du récit de raconter des histoires et de s’identifier individuellement. Bien qu’il puisse évoluer au fil du temps et donc du voyage, mon film est très écrit. C’est dans l’esprit du spectateur qu’un film imaginaire va se développer. Je choisis ici de mettre en lien trois masques (Film, Voyage, Spiritualité) qui feront tout le récit et le socle poétiques du projet en émargeant le socle technologique. (a)Ce cycle est conçu comme un schéma de l’ensemble des figures filmiques proposé durant le voyage. Une exploration métaphysique du film. YouTube, la plate forme de vidéos sera mon médium technique, il accueille les différents films ou performances. A ce stade, j’ai toute la matière pour la création, YouTube et mes masques.

Il serait opportun de déblayer le terrain par l’analyse de l’expression : temps filmique. L’expression temps filmique raconte une modification du film, à la vue d’une image mouvante dans son continuum temporelle par le spectateur.

Mais comment la définir plus profondément ? L’adjectif filmique emporte avec lui la signification d’être relatif aux films. Le rajout du mot temps est important dans la poursuite de l’analyse au sens artistique. Les images mouvantes du film deviennent prioritairement du temps et un événement au delà du réel. Inconsciemment pour le spectateur, il sera un prolongement du film. Je ne réalise pas des images en mouvement en vue d’un résultat final, c’est-à-dire un film comme produit. Faire le film comme une oeuvre basée sur l’image en mouvement est un moyen, non seulement dans le sens du médium – transmettre quelque chose à quelqu’un –, mais également pour passer moi-même à travers quelque chose. Introduire Ibrahim et Alexis et moi-même dans un rite cinématographique, un transport vers des strates.
Mon projet bien qu’il tend à évoluer au fur et à mesure du voyage et de ma pensée se décline sur trois axes centraux : Mes entités. L’Entité Temps, L’Entité Strates, L’Entité Rêves.C’est dans le sens véritable que seront tournés lors du voyage les événements cinématographiques : si l’on fait varier le temps et un objet, ils deviennent événements. Le cinéma devient le réel (Roberto Rossellini) et donc devient la « nature » par l’objectif (André Bazin). L’image cinématographique est l’observation de phénomènes dans le temps.

« La situation idéale pour un travail cinématographique…après avoir filmé systématiquement… toute la vie d’un homme. » 
Andrei Tarkovski, Le temps scellé, p77

L’Entité Temps est la première partie, elle se décline comme la pensée du voyage et du film. Les trois masques (Film, Voyage, Spiritualité) rentrent en contact et communiquent pour créer une nouvelle forme qui est celle du temps. Ce temps filmique développé s’intègre dans les films réalisés.
Je capture de la réalité, je capture du temps. Chaque film que je publie revient à créer un bloc de temps, qui est la représentation de la vidéo publiée sur YouTube. Ceci amène à l’Entité Strate. Devant notre écran nous voyons seulement les multiples vidéos qui seront postées, mais aussi une seule vidéo en grand écran. L’intérêt ici est qu’il faut aller au-delà de la simple structure que nous voyons. Réfléchir plus loin. Une graduation se produit lors de la structuration du projet. Partant de la réalité, mon œil film un plan simple qu’ensuite je monte avec d’autres pour réaliser mon film. Ce film YouTube se retrouve sur la plate forme. Tous ses films pouvant se lire indépendamment et dans aucune direction stricte se soutiennent et deviennent des plans à travers l’imaginaire du spectateur. Il recolle tous les plans pour en faire un film, un seul, une conversation d’un monde, notre film. Un film avec des plans dans des plans pour ainsi dire. Cette récolte de vidéos tend vers l’archivage, la mémoire, mais surtout le rêve.
Et donc la troisième Entité le Rêve.
La bibliothèque.

En somme, cette conversation d’un monde est la nôtre, en interaction avec les autres mondes. Nous discutons à nous même face à d’autres couloirs, d’autres mondes, d’autre temporalité. Notre expérience, une temporalité mouvante.

« Il voulait rêver d’un homme : il voulait le rêver avec une intégrité minutieuse et l’imposer à la réalité… un instant… avec soulagement, avec humiliation, avec terreur, il comprit que lui aussi était une apparence qu’un autre était en train de rêver. »
Jorge Luis Borges, Fictions, 1944, les ruines circulaires, p.53

« Sov. Pour toi, il n’y a qu’un temps, une déclinaison des durées qui vaut pour tous les êtres… la durée est dépendante de ta vitesse interne.Chaque être vivant a sa propre vitesse… La vitesse interne provient, pas exclusivement, mais en partie de la respiration… dont le vent plonge et circule à l’intérieur de ton corps. »
Alain Damasio, La horde du contrevent, Folio SF, p.517.

« J’ai eu ma propre expérience des choses. Cela m’a aidé à clarifier ma propre vie. Mon expérience -mon opinion- s’est forgée de cette manière. D’un autre côté, vous essayez de rendre compte de votre travail dans des termes que les autres peuvent comprendre. Je pense que je suis intéressé par le partage et aimerait partager. Je dois ma survie à l’expérience partagée des autres. Nous travaillons à répondre à nos besoins, à donner une vue cohérente du monde. Aussi, si nous avons des besoins communs, notre travail aura de la valeur pour les autres. Apprendre peut être utile. Cela peut éclairer notre condition. Les arts sont des activités suprêmement sociables. » 2

« Le chant de ma génération, la réinvention du cinéma. » 3

1 Giorgio Agamben, l’aventure, 2015, p.33
Hollis Frampton, cité par Robert Haller, « Lecture on Hollis Frampton », op. cit
3 « Il n’y a pas d’histoire hormis celle invoquée au Présent », Charles Olson, cité par Stan Brakhage, « Inspirations », in Essentiel Brakhage : Selected Writings on Filmmaking, New York, Documentext, 001, p.201

(1)

Entité Strates

Biographie

Érik Bullot (dir.) : Du film performatif, 2018
Andreï Tarkovski : Le Temps scellé, 1986
Giorgio Agamben : L’aventure, 2015
Benjamin Thomas : L’attrait du vent, 2016
Nicolas Bouvier : L’usage du monde, 1992
Raymond Bellour : Le cinéma, un art des images manquantes, 2012
Jacques Aumont : fictions filmiques comment (et pourquoi) le cinéma raconte des histoires, 2018