Clap de fin

L’objectif de cette longue traversée se présenta lors de notre arrivée en Turquie. Quant à la Bulgarie, elle conclut notre présence en Europe. Le premier mois passés ensemble fut synonyme de changements et d’adaptations accompagnés d’un brun d’au-delà. Ce fut aussi la naissance d’un rythme, un rythme qui prenait vie et s’installait peu à peu dans nos corps.

Au moment où j’écris cette page, je me situe en Turquie dans un cratère endormi par le temps. Une étendue d’eau fait office de magma. Ma peau se laisse capter par la chaleur d’un soleil à demi découvert. L’écho du muezzin berce les esprits et purifie les lieux.

Nous devions trouver un endroit pour assouvir notre sommeil. L’image mouvante d’une réalité observée à travers la fenêtre de la voiture nourrissait ma vision de l’errance. Le bruit des roues sur le bitume brisait le calme ambiant de l’habitacle.

 Quitter l’Europe amorçait en nous une sensation indéfinissable. 

Lors d’une discussion entretenue avec Jacqueline, nous avions eu vent de l’existence d’un bâtiment de l’ex-URSS : un ancien théâtre nommé  Bouzloudja. Son architecture en béton armé était connue pour s’apparenter à celle d’un vaisseau spatial UFO. Cette fois-ci, aucune image imprégnée d’avance ne pouvait ôter les joies de la surprise; seule une représentation fantasmatique persistait. Le mystère restait entier et alimentait notre désir de découverte. 

Le soleil ayant fini son travail pour ce côté de la terre, nous installâmes notre campement au bord d’un lac. Inutile de rappeler le projet d’Ibrahim et Alexis face à cette masse d’eau. La nuit pris place avec une rapidité à nous surprendre. Les tons grisâtres du ciel entouraient les lointaines Rocheuses dans lesquelles était abrité l’UFO.

Le miroir aquatique du lac nous apporta une lueur lunaire. Cette luminosité nous permit d’alimenter le feu en bois sec, récupérés aux alentours. Le froid nous fit rapidement revêtir nos laines et nos capuches. L’auréole du feu nous offra qu’une chaleur éphémère. Les logorrhées laissèrent place au mutisme de la fatigue. Je m’enffonçai dans mon sac de couchage pour rejoindre un autre monde ; celui du rêve.

Le chahut de mes camarades me fit prendre conscience qu’une nouvelle journée débutait. Etre munis d’une tente à tissu opaque signifie aussi qu’il faut se batailler quotidiennement pour trouver l’ouverture. Le soleil m’éblouit, sa chaleur réveilla mon épiderme. A 20km à vol d’oiseau, se situait en haut à gauche, une entité perchée. Sa position rappelait celle d’un hibou observant à 360 degrès. D’ici Bouzloudja dégageait une aura faible, mais stable.

Les feuilles tombaient sous l’influence du vent. Elles se donnaient à voir et à entendre. Soudainement, le bruit assourdissant d’un moteur à essence approcha. La cadence  augmenta. Au bout de deux minutes, une voiture rouge, de marque inconnue en France arriva vers notre emplacement. Les cheveux bruns rasés, l’homme à l’apparence de Depardieu, pivota. Ses traits nous parurent hostile comparés à nos visages juvéniles. 20 heures : l’ultimatum pour partir d’ici. Les premières gouttes tombèrent. D’un pas pressés, nous regagnâmes les routes de montagne. Il était trop tard pour déplacer nos tentes dans un nouveau lieu. La pluie se brisait sur le pare-brise pendant que la nuit commençait à occulter notre route. La conduite fut prudente. Au sommet, une aire de stationnement se dévoila. Pourtant unique, l’emplacement ne nous procura pas la présence de Bouzloudja. Nous voulions à tout prix la voir.

La brume et la pluie accentuaient la singularité du lieu et participaient pleinement à notre engouement pour une présence extra-terrestre. L’UFO n’attendait plus que de communiquer avec nous. Nous nous vetîmes de nos vestes. Avec nos lampes fixées sur nos frond, nos pas prirent la cadence d’une valse. Nous nous dirigâmes vers les escaliers, qui nous guidaient. Ibrahim, pionnier dans la marche, me procurait cette sensation d’échelle pour atteindre notre objectif. Les gouttes percutaient ma capuche dans cette opacité trop importante. Seuls et perdus de nos repères, nous aperçûmes en haut des marches, une imposante place. Anéantis devant un tel espace, nous nous enfonçâmes dans un autre monde. Deux taches noires s’imposaient au loin. En s’approchant, nous devinâmes deux blocs de béton qui formaient un portail. Nous pénétrames entre les gardes par les escaliers. Une ombre se dessina dans la brume. Je baissai ma tête de façon à ne pas trébucher. Lorsque je relevai ma tête, une ombre plus importante apparut : Bouzloudja me captura.

La nuitée dans la voiture ne fut pas des plus agréables. Le volant m’empêchait de m’allonger convenablement. La sonorité agaçante et répétitive du fracas des gouttes sur la carosserie n’arrangeait rien ; une musicalité faite de tôle. La spacialité et la temportalité du lieu avaient disparu. Le lendemain, à peine revenu à notre réalité, nous redécouvrâmes l’UFO. Cette fois-ci, il se déploya sous nos regards éveillés et captivés. La brume laissait apercevoir une moucheture noire difficilement identifiable. Les lettres cylindriques nous firent face dans la myriade des gouttelettes d’eau. L’architecture, en piteux état se dégradait sous nos yeux. L’exploration interne du bâtiment fut impossible en raison d’un verrou posé sur la porte d’entrée. 

Le colosse voulait partir dans sa solitude. Il avait offert son intimité durant plusieurs années et ne désirait plus que rejoindre l’autre monde.

Les derniers instants passés en Europe se déroulèrent sur les rivages de la mer Noir. L’orage gronda derrière nous, comme si Bouzloudja hurlait à sa fin. Le vent raflait l’herbe et élevait les vagues. Dans un décor abîmé par la pluie et les tremblements de l’orage, une troisième intonation déchira, par sa violence, les deux mondes.

Au début, lorsque j’eus entre les mains cet ouvrage simplement orné, je fus frappé par son écriture tassée. Elle évoquait une simple description d’un voyage ; un voyage enfermé dans des marges comme une toile le serait dans son cadre. Craignant d’être rebuté, je feuilletai le monstre du bout des doigts. Puis, les mille pages cessèrent de me paraître opaques. Je me mis à regarder ce manuscrit d’une toute autre manière. Il apparut comme un guide, un compagnon. Nous pouvions converser ensemble et mon voyage pouvait commencer.

Voyez-vous ce qu’est un sachet de billes ?

Musique de cette période : https://www.youtube.com/watch?v=nMge3njCjc4&list=LLH39w4vYlPmYMlrC1EHk1MA&index=13

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