Un foyer amical

L’Albanie est un pays magnifique caractérisé par ses diversités géographiques. Nous étions heureux de continuer notre voyage en contemplant les déclivités qui bordaient les alentours. Elles étaient couvertes d’une nappe grisâtre ; une atmosphère poétique et mystique s’en dégageait.

Quand la route vous prend, le silence devient votre meilleure compagne dans cette quête de sens.

Aucune parole n’émanait ;  le regard perdu, nous roulions. Nous nous dirigeâmes vers la côte Albanaise au Lac d’Ohrid, immense péninsule d’eau, d’un bleu à oublier notre existence. Après le repas du midi, mon humeur fut à l’écriture. Dans la voiture qui sillonnait les terres rougeâtres et les petits villages embués dans la forêt, je me sentis ballonné.

Mon regard fixait une lettre que j’écrivais à ma nièce Paula, mais mon corps, lui, se sentait amorphe. Les dénivelés s’accentuaient ainsi que l’altitude. Avec le silence du trajet, mon stylo tomba de ma main. Je m’étais endormi. Le réveil, lui, m’emmena dans un autre état physique ; le repas ne semblait plus très bon. Les basculements de la voiture dans les virages ne faisaient qu’amplifier cette détresse du corps face à la nourriture. Le lac se dévoila au loin, je ne savais pas combien d’heures s’étaient écoulées ; la péninsule d’eau apparut de front.

Mes yeux étaient fatigués.

Les klaxons d’un scooter blanc me rappelèrent à la réalité ; j’étais au centre-ville. Le monde grouillait, la ville ne semblait pas des plus jolies avec le temps pluvieux. Un plaid était étendu sur mon corps et un coussin bloquait ma tête.

Mes yeux étaient fatigués.

Le tremblement dû aux bosses sur le chemin me ramena à nouveau parmi Ibrahim et Alexis. Un lac se présenta à moi, la voiture était au point mort.

– On peut installer notre campement ici, nous avons traversé le lac Ohrid. Trop touristique pour pouvoir dormir avec nos tentes.
– Nous sommes trop proches des habitations ici, ce n’est peut-être pas la meilleure idée.
– Bon, partons alors.

Ma parole n’avait pas trop de poids, je n’étais plus en mesure de construire un dialogue après mon réveil.

Mes yeux étaient fatigués. Des discussions d’hommes émanaient de l’extérieur, le vent se faufilait dans mes habits. Les yeux clos, seuls mes autres sens étaient en éveil.

– Benjamin, il est où ton passeport ?

D’un geste, je tendis mon laissez-passer, les yeux entrouverts. Je ne compris pas tout de suite, mais je vis un drapeau flottait ; un drapeau rouge surmonté d’un cercle jaune et de bandes de la même couleur. Je fis le rapprochement ; nous étions à la frontière de la Macédoine du Nord.
Subséquemment, nous fîmes une halte, quelques kilomètres plus loin, près d’un lac. Le spectacle était triste à voir ; la côte était jonchée d’ordures plastiques qui faisaient office de plantes : des bouteilles Coca-Cola, des canettes de bière d’une marque macédonienne, des sachets plastiques qui servaient à ramener la viande pour les barbecues qui s’y prêtaient. De multiples niches aux bois carbonisés accueillaient les anciens feux d’une communauté joyeuse. Ibrahim et Alexis analysaient l’endroit nonchalant, quant à moi, je dormais dans la voiture. Le soleil passait rapidement, le soir m’avait permis de prendre conscience d’un soleil profond. En renonçant à installer la tente, la voiture devint pour la première fois notre niche : pas très confortable.
Le lendemain, la santé alla mieux. Nous avions une nouvelle destination en tête pour une nouvelle vision de la Macédoine. Cette fois-ci, près d’un barrage, d’immenses tourelles en béton se tenaient fières comme des statues byzantines. La voiture installée et les tentes prêtes à nous accueillir, le soleil se coucha. La compagnie de trois chiens blancs ôta la solitude de cet espace qui s’exposait à perte de vue. La partie de pêche d’Ibrahim et Alexis fut sans succès. La nuit, le feu de camp fut nécessaire ; le froid était encore bien présent dans nos sacs de couchage.

– Demain, une randonnée, cela vous dit ?
– Oui ça me manque, essayons de trouver une marche qui dure assez longtemps.

Le lendemain, nous étions fières de partir à la conquête d’un nouveau mont. Plusieurs minutes s’écoulèrent avant l’entrée dans un village reculé aux confins de la forêt ; ce dernier nous donna le point de départ pour randonner. Les premiers instants passés dans la forêt nous évoquaient une atmosphère particulière. À l’arrivée des premières plaines, nous nous sentîmes dans le Seigneur des anneaux : Aragorn, Legolas et Gimli. Plus nous avancions, plus le vent froid se levait et plus la pente devenait abrupte. Nos t-shirts ne suffisaient plus, nous étions obligés de porter nos vestes. Ibrahim, loin devant, escaladait cette montagne qui gagnait en aridité et en froideur. Alexis et moi-même, traînions le pas. Seul le violent souffle sur les capuches permettait de rompre ce silence ambiant. Après 3 heures d’ascension, nous atteignîmes le sommet. Les multitudes fleurs violettes et rouges contrastaient avec le jaune asséché de l’herbe. Des buissons disposés aléatoirement sur la plaine apportaient cette touche verte : les plaines du Rohan. L’air dans les poumons, notre vitalité se vit revigorer d’un flux de bonheur.

Les trois camarades, qui se soutiennent pour former une écorce et entrevoir l’intérieur d’une amitié fraternelle.

De retour au petit village, Skopje, la capitale au monde à l’architecture post-moderne, n’était plus très loin. Alexis avait entrevu une auberge de jeunesse peu chère pour nos deux jours prévus dans la ville. Le point rouge de notre GPS indiqua notre bonne arrivée. L’endroit qui se situait au pied d’un HLM de la banlieue skopjienne n’indiquait pas d’auberge. En observant la façade, on vit un carton annoté au marqueur « Hostel Valentine ». Un homme cheveux blonds et gras, casquette grise et la bedaine à l’air prit le temps de nous accueillir en bas de l’immeuble.

– We are you from?
– France
– Finland?
– No, France !
– Ah welcome

Alexis se lança dans une quête ; d’un pas vaillant, il pénétra dans l’immeuble. Avec Ibrahim, nos regards s’entrechoquèrent.
– Je pense que ce n’est pas trop sûr ici.
(Silence)

D’un seul coup, nous aperçûmes Alexis sortir le regard perturbé.
-Bon, cherchons une autre auberge.

Nous comprîmes rapidement que ce n’était pas l’endroit le plus sûr pour dormir. La clé toujours sur le contact, nous partîmes aussitôt.

Nordic Hostel était une petite maison plongée dans le centre de Skopje. Un endroit dont l’atmosphère familiale se dégageait. Des box faisaient office de dortoirs ; une multitude de boites en OSB qui permettaient de loger une personne : un nid. Une fois installés, l’heure se faisant tardive, l’envie d’un repas conséquent était de mise. Le restaurant ne fut pas le meilleur compromis: un fast food local gras. La marche digestive dans les rues de Skopje laissa apparaître l’énorme Croix lumineuse du millénaire sur les hauteurs du mont Vodno. 

Après une première nuit passée dans nos box, le réveil fut des plus commodes. Le petit-déjeuner servi au salon et les premiers contacts avec les locataires permirent de profiter du lieu. Après avoir tracé notre parcours et évoqué les choses qui nous semblaient intéressantes à voir, nous lacions nos chaussures. Sous une ambiance pluvieuse, la ville s’illumina pour découvrir les monuments post-modernes. Kitsch ; un rappel constant à l’histoire byzantine de la cité. Les statues monumentales, les impressionnants ponts et le quartier Ottoman nous ouvrirent une porte sur cette culture : un vieux bazar, les minarets et le cay (thé turc). Pendant un moment, nous bûmes notre thé turc à côté d’une mosquée.

Un soulagement se fit automatiquement lorsque je m’assis ; une nouvelle respiration qui changea l’air dans les poumons et le temps s’arrêta.

Le monde se dévoile ainsi. En observant.

Les gigantesques piliers du musée archéologique nous invitèrent encore une fois à embrasser le passé ; un mélange culturel riche. Nous regagnâmes ensuite l’auberge. Le Nordic hostel était agencé comme une maison : un salon, une cuisine, des toilettes au premier étage et les box au rez-de-chaussée.

La gérante de la maison, Eloah, gardait toujours le sourire et nous donnait l’impression de vivre chez elle. Il y avait aussi une jeune Russe, Julie, qui travaillait ici pour quelques mois. La télévision installée dans le salon permettait à l’ensemble des voyageurs de se retrouver autour d’un film ou d’une série. L’un des personnages emblématiques de l’auberge était Valentin, un roumain d’une grande gentillesse, qui proposait toujours une bière pour trinquer avec lui. Profitant de trois semaines estivales, il prenait le temps à Skopje de décompresser de son métier d’informaticien. Les échanges étaient des plus basiques et le pyjama s’est vu comme la tenue principale. Nous gardions notre intimité dans nos « chambres » tandis qu’une petite communauté familiale dans l’espace de vie se développait. Les discussions s’entremêlaient. 

Un groupe d’Anglais arriva.  Pris dans l’ambiance, nous partîmes pour une franche rigolade à travers un jeu. 22 h. Les nuits sont souvent vivantes à Skojpe grâce à la population estudiantine. Kino Karposh lança le bal de la nuit ; un bar vivant aux allures vintage et très spacieux. Le défilé des bières et des coca se termina après la réception d’un SMS de la part des Anglais.

– Allons à cette soirée !
– Sektor 909 ?
– Oui

Les lumières dansaient au rythme de la musique. Pour la première fois durant le voyage, la sensation de ne faire aucune rencontre, aucun échange, de ne rien partager de vivant se laissa observer. Le passage entre nature et ville, le changement d’ambiance, la cassure d’un monde pour en entrevoir un nouveau devenait chose courante. Le rythme s’installait. Une fois réveillés et après avoir déjeuné, notre ami roumain installé depuis trois semaines pour ses vacances, nous accueillit avec sa bière en main. Pour nous, c’était aussi l’occasion d’avoir une intimité, une journée dite « day off » ; chacun dans son monde à profiter d’un moment de calme. Cette journée nous permit également de planifier la suite du voyage et de faire les achats nécessaires pour repartir sur la route.

– It’s a hostel here?
-Yes yes

Derrière la barrière de bois qui délimitait la maison à la rue, deux silhouettes aux capuches fixées sur les têtes et sac à dos patientaient.

Musique de cette période : https://www.youtube.com/watch?v=OWpmWvJThkQ&list=LLH39w4vYlPmYMlrC1EHk1MA&index=104

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