L’aigle noir à deux têtes

Notre objectif, et surtout celui d’Alexis et Ibrahim, était de pêcher. Un bon endroit pour cela était l’Albanie. À cet instant, nous étions aux portes du Monténégro, un pays fait de montagnes et d’une mer qui créaient un mélange de panoramas époustouflants. Nous avions envie de nous reposer là-bas, mais le cours de notre aventure en décida autrement. Par un ciel bleu azur, nous reprîmes le cours de notre trace. La Bosnie-Herzégovine, non loin de là, nous invita à voir Mostar. Cette intrusion dans la ville nous fit entrer petit à petit dans un autre monde : les minarets se dressaient face à nous, l’histoire de l’Empire ottoman se dévoilait. Mostar fut le premier pas vers les origines d’Ibrahim.

Nous allons à l’Est. L’Est, toujours plus vers cette forme qui nous attire ; l’Est nous oriente, il nous permet de traverser une histoire ; l’Est est le passé.

Le passage de la frontière du Monténégro se fit assez simplement. Alexis planifiait le lieu de notre sommeil et après plusieurs heures à rouler, la nuit approcha. La course du soleil dictait notre rythme ; nous rentrâmes dans les terres. Après une ascension dans les montagnes, nous nous retrouvâmes dans le noir et la route se vit couper. À ce moment, nos esprits cogitèrent : le seul moyen était de rebrousser chemin mais celui-ci semblait trop étroit pour faire demi-tour. La solution : faire une marche arrière sur environ un kilomètre. Nos frontales fixées sur nos têtes, les lumières permirent de ne pas faire dégringoler la voiture dans le fossé à droite, qui s’étendait sur plusieurs kilomètres.

Nos nerfs étaient tendus et la précision au rendez-vous. Alexis s’occupa d’enlever les cailloux, à l’angle, beaucoup trop pointus pour les roues. Moi, la direction :
– À droite
– Braque ! Braque !
– Un peu à droite
– Stop, reviens
– À gauche
– Parfait, c’est ça !
– Bon nous allons où maintenant ?

En reprenant le chemin en sens inverse, nous nous arrêtâmes à côté d’un bunker surplombant Kotor et les alentours. Un repas de pâtes ingurgitait  et une fois la tente montée, nous ne nous imaginions pas une telle nuit. Les loups des monts voisins commencèrent à hurler. Nous ne savions pas si nos compagnons nocturnes chantaient au loin ou trop proche de nous. Le sommeil fut notre seul assassin.

La détonation lourde du flux d’air chaud et froid de l’orage nous réveilla. Le vent secouait la tente ; le claquement des tissus se faisait brutal. Un nouveau flash dans la tente annonça une nouvelle détonation ; le temps des loups fini, place à l’orage et la pluie. Chacun de nous se vit affronter un pénible sommeil.

La tente n’était pas fixée correctement ; la couche imperméable flottait au gré du vent ; l’eau se frayait un chemin jusqu’à nos pieds. Le vent prenait, quant à lui, le plaisir de finir notre souffrance. Le bruit devint trop insupportable, Alexis quitta la tente avant les grondements pour dormir dans la voiture. Ibrahim et moi, restâmes impassibles. Le vent et la pluie nous bloquaient. Nous furent contraints de retrouver le sommeil à 6h00. La pluie, partiellement arrêtée, nous finîmes notre nuit. La voiture fit office d’endroit sec et agréable. La route devait être reprise ; le déluge reprenait et il fallait plier notre tente. Tremper et le moral un peu en berne, l’Albanie se rapprochait dans notre esprit.

– Quittons le pays, il pleut toute la semaine.

Une halte à la capitale pour les fruits et légumes, puis l’instant d’après, la voiture repartait de plus belle, le moteur encore chaud. Nous n’étions pas spécialement préparés pour ce pays :  la conduite y fut chaotique. Un univers fait de mécanique de souk, tout le long de la route, Mad Max comme référence. Les gens traversaient à pied les autoroutes, nous devions être attentifs surtout pour les dépassements par la droite : un véritable bordel. Notre cervelle n’était plus claire, la pluie, elle, se délectait de s’abattre sur notre pare-brise. Les kilomètres s’additionnaient et les heures défilaient. Nous n’avions aucune destination. La ville nous a paru utile après plusieurs jours dans la tente : pouvoir dormir sans être mouillé.

Tirana : la capitale de l’aigle noire à deux têtes. À ce moment, la conduite fut de plus en plus archaïque. La concentration était de mise après avoir fait plusieurs boucles dans les différentes rues. Nous trouvâmes enfin une place pour notre compagne. Une fois les affaires nécessaires pour les prochains jours dans notre sac, nous nous rendîmes à l’auberge de jeunesse ‘Buff Hostel’. Les couettes sur nous, nous dormîment aussitôt sans avoir mangé.

Nous sommes conscients de rouler de longues distances, tel fut le cas pour notre journée. Nous avions un mois pour l’Europe, en possession d’une assurance temporaire d’avril à mai. Nous devions atteindre la Turquie pour être sereins. La nouvelle carte arrivera chez Ibrahim à Kelkit.

Après une nuit réparatrice, la ville s’offrit à nous. Nous prévîmes notre chemin avec la gérante de l’auberge qui nous avait fort bien accueillis. La pluie était toujours présente. Pour y remédier, nous portions nos vêtements techniques. Petit à petit, le peuple albanais se laissa découvrir. En demandant notre chemin pour se rendre au restaurant recommandé par la gérante, les gens s’ouvraient, très accueillants, ils prenaient le temps d’aider et de discuter. Le restaurant ODA se vécut comme un pas dans la culture culinaire albanaise : très bonne, sauf les tripes.

Notre rencontre avec l’Empire ottoman se fit une nouvelle fois à Tirana. Un mélange de cultures qui rendait notre aventure de plus en plus jouissive :  la place centrale, le musée historique, les ruelles qui grouillaient de monde et Alexis et Ibrahim qui cherchaient un magasin de pêche. Cette quête n’aboutit point, le magasin étant fermé.

L’histoire est le passé dans un présent voyage : nous avançons progressivement.

Retour au Buff Hostel, une petite cour qui était fermée dont l’entièreté de l’architecture intérieure était bâtie en bois OSB. Albert, un jeune Allemand se réchauffait dans le salon à côté du feu en le vivifiant à coups de bois. Nous discutâmes avec lui. Il était de passage à Tirana, après avoir présenté une conférence sur la géopolitique en Grèce. Dans un élan de partage culturel, l’invitation à prendre un verre fut en somme, toute normale. L’ancien quartier dictatorial, par la force de l’âge, demeurait en quartier vivant. La classe sociale dans les bars n’était pas celle à laquelle on s’attendait : une classe aisée et des prix appliqués dans la même continuité. Le moment partagé avec Albert fut instructif, chacun y développait ses idées. Le chemin du retour étant inévitable, notre dernier soir à Tirana se vécut comme une réparation de nos corps.

– Allons pêcher, trouvons un bon endroit pour disposer notre campement. Un dernier repas avant de prendre nos affaires. Nous partons dans l’après-midi.

La Macédoine à cet instant s’imaginait plus proche que nous le pensions. Des soucis de santé se présagaient.

Musique de cette période : https://www.youtube.com/watch?v=2u_dV0-TDQ8&list=LLH39w4vYlPmYMlrC1EHk1MA&index=78&t=0s

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